Luc Choquer

portrait Luc Choquer

Note d'intention de Luc Choquer

« La Turquie apparaît comme un terrain privilégié pour étudier les relations complexes entre l’Islam et l’Occident (…) La question de la femme se trouve au pivot de l’interrogation identitaire. La modernité de l’Islam ne peut être écrite en premier lieu qu’au féminin. L’islamisme contemporain est symptomatique de ce brassage conflictuel entre – musulmanes et modernes – »
Nilüfer Göle (écrivaine)

Istanbul est une « Ville Monde »

Plus de cents nationalités y vivent, exprimant des identités multiples, dans une mosaïque culturelle où s’opère la seule vraie rencontre géographique, de fait géopolitique, entre l’Orient et l’Occident. Frontière marquée par ce fleuve captivant qu’est le Bosphore et ses îles, chargées d’histoire.

Comment ne pas dévoiler la force, l’énergie, la fascination, qu’exprime Istanbul, sans photographier, dire le quotidien des femmes stambouliotes et sans évidemment, réduire le portrait, l’âme de cette ville à cette seule problématique, bien réelle au demeurant, qu’est Islamisme et Modernité ?
La rencontre frontale des cultures occidentales et orientales exacerbe, plus que partout ailleurs, cette problématique, influençant de fait les modes de vie de la ville et de ses quartiers.

Dès mon arrivée à Istanbul, au départ inconsciemment, la question se posait, au gré de mes premières images, de mes premières impressions. Cela est devenu une évidence, lorsque j’ai mieux compris cette ville et traversé ses multiples quartiers.

Après le Printemps Arabe, que certaines femmes stambouliotes appellent déjà l’Hiver Arabe, la Tunisie, l’Egypte en sont les derniers exemples, Istanbul est une véritable vitrine, un laboratoire vivant, du devenir de ce rapport de force entre islamisme et laïcité, modernité.
Cette mégalopole cristallise, à elle seule, toutes les contradictions, richesses et complexités de cette partie du monde. Les femmes y sont au premier plan, de tous milieux sociaux, en révolte souvent, courageuses et revendicatives mais aussi parfois en soumission ou elles-mêmes, militantes islamistes.

Des talons-aiguille de la femme d’affaire, de la jeune femme en jupe courte, cheveux au vent, évoluant au cœur de cette « movida » des quartiers du centre (Beyoglu), de Galata avec ses galeries d’art ou ateliers d’artistes, aux tchadors, hijabs, etc.., il existe une multitudes d’attitudes, des vies alternatives ou intermédiaires.

Allant jusqu’à une nouvelle mode « islamo-branchée » très chic, les hijabistas, dont certains grands couturiers turcs abondent les vitrines de la fameuse avenue Istiklal et de la place Taksim, « Champs-Elysées ou Bastille » d’Istanbul. Cette avenue et cette place voient se croiser au quotidien, islam et modernité ; comme manifestations contre l’abrogation de la loi autorisant l’avortement ou d’autres, imposées par le pouvoir et/ou diverses manifestations composées de nombreux islamistes, tendant à se radicaliser, soutenues par un gouvernement islamo-conservateur et son leader, imbu de pouvoir, Erdogan, de plus en plus autoritaire et voulant imposer un tournant puritain et intolérant.

De nombreuses stambouliotes insoumises sont des bastions de résistance, voilées ou non, elles sont les pionnières de la Turquie de demain. En tout cas, un aperçu des
« incroyables contradictions qui résument aujourd’hui le statut des femmes d’Istanbul » comme dit l’universitaire Hulya Tanriöver, spécialiste des médias et des femmes. La comédienne Esmeray, qui s’est fait connaître avec un stand-up décapant où elle racontait son parcours de garçon kurde ; vêtue d’un hijab élégant, comblée de la soirée, elle plaisante « Je suis kurde, transsexuelle et féministe ! Autant dire que je suis baisée de tous les côtés ». La couturière Rabia Yalçin, qui vient de sortir sa nouvelle collection de tailleurs pour femmes d’affaires sophistiquées racontent le « Rabia style », pont entre l’Ouest et l’Est. L’animatrice culturelle Simge Gücük s’emporte parfois, avec de l’énergie à revendre « le statut de la femme en Turquie me met hors de moi ».

Istanbul évolue comme un ADN se reconstituant en permanence. C’est dans ce qui se construit, se détruit, se recompose, que l’organisme-ville livre son état, son pouls, sa respiration.
La « ville-ADN » formée de ses organes ( quartiers-zones de transactions foncières-frontières urbaines-ville historique ) s’est réparée jusqu’ici dans une résilience naturelle. L’écrivaine Elif Safak la compare à « une femme dont l’assise est solide malgré tout ce qu’elle a subi »… Mais jusqu’où ira sa résilience ? Istanbul devient une mégalopole internationale, les nouvelles migrations des pays de l’Est et du Golfe confirmant sa qualification de « ville-monde ».

D’une rive à l’autre du Bosphore, les quartiers ont chacun leur propre culture, coutumes, selon les migrations successives et… l’influence des religieux.
Kadiköy est ouvert à la mixité et se différencie de son voisin Üsküdar, quartier historique et conservateur, comme Fatih qui évolue vers une radicalisation d’un islam orthodoxe. Le militantisme social des islamistes favorisant ces radicalisations. Chrétiens, juifs, athées vivent aussi dans ces quartiers et tentent de préserver leur mode de vie. Kurdes, arméniens, sont à la même enseigne, avec en plus, la lourde histoire qu’ils ont avec la Turquie.

Les femmes, ont au quotidien un mode de vie, un rôle social, une tenue vestimentaire en fonction de leur milieu familial, social, culturel, ethnique, et de l’environnement proche. Certaines et ce, souvent, selon les générations, paraissent vivre cela comme une normalité, d’autres comme une fatalité mais nombreuses sont celles qui affichent leur insoumission, leur refus de ce qui leur parait comme un retour en arrière, comme un enfermement physique, psychologique et, pour certaines, politique.

« Sachant aussi, qu’il faut parfois se méfier des apparences et se garder des caricatures : à Istanbul, le voile masque une multitude de stratégies » JF.Perouse – Directeur de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes – et on peut retrouver la même jeune femme, dans une toute autre tenue, le soir, dans cette « movida » autour d’Istiklal..

C’est en débutant ce travail sur les quartiers d’Istanbul, où le regard doit constamment dissocier, ce qu’il y a de fascinant, sans pour autant l’occulter, pour découvrir ce qui se cache dans l’immense corps agglomérant les diverses sociétés. C’est en photographiant le quotidien de cette ville, que je me suis rendu compte à quel point les femmes étaient le signe vivant et incontournable de ce rapport de force entre modernité et conservatisme.

Plusieurs femmes écrivaines turques m’ont aidé dans ma réflexion : Asli Erdogan, Elif Safak, Sema Kaygusuz et NilufervGöle qui m’a apporté l’introduction de ce texte.

J’ai eu, en ex-URSS, pour des raisons bien différentes, à l’époque de la Pérestoïka, le même choix, au départ inconscient, de porter mon regard sur le quotidien des femmes, voyant les hommes assommés par la bureaucratie de l’époque. Les femmes exprimaient alors, beaucoup plus, leur volonté d’ouverture, de changement (Ruskaïa-Ed. Marval).

Ce webdocumentaire, par le recueil filmé des paroles des femmes dont je fais le portrait, sera à l’image du travail que j’ai réalisé sur les « Portraits de Français ».

Par des portraits parlés et scènes du quotidien, je tiens à garder un regard d’auteur objectif, sur la vie de ces femmes, qui est l’illustration, l’exemple de cette diversité : une mixité sociale, ethnique, culturelle et religieuse, que seule cette ville peut engendrer et être le signe d’un devenir possible.

Ces femmes disent, à elles seules, l’âme d’Istanbul.